
Au moment d’écrire ces lignes, nous sommes au milieu octobre 2023 ; la guerre russo-ukrainienne persiste et un violent conflit israélo-palestinien vient d’éclater. Les principaux facteurs qui influencent les prix des fertilisants jouent au yoyo depuis un certain temps. Les prix baissiers du printemps sont repartis vers le haut, le prix des grains est moyen, les taux d’intérêt sont élevés ; de nombreux facteurs imprévisibles compliquent l’achat d’engrais.
Discutons d’abord des principaux éléments qui influencent les prix sur les marchés mondiaux, puis de la stratégie du ratio du prix des intrants sur le prix des grains, pour vous aider à planifier vos achats de 2024.
QU’EST-CE QUI AFFECTE LE MARCHÉ DES FERTILISANTS ?
Le contexte géopolitique
Le conflit israélo-palestinien ne met pas à risque les mines du pays qui sont à plus de 100 km de la zone de guerre, dans le désert. Il est certain qu’on ne peut pas prévoir à long terme, mais pour l’instant, il n’y a pas d’enjeu, autre que celui du chargement de navire dans cette zone.
Nos yeux se tournent aussi vers la Chine qui recommence à exporter un peu d’azote. Il faut savoir que la Chine est le plus gros producteur d’azote au monde. L’Inde, de son côté, en tant que plus grand importateur, contribue à maintenir les prix élevés en achetant ce qui est disponible sur le marché. Les Chinois ont avisé l’Inde qu’ils ne feraient pas de vente à rabais, même si une grande demande est à venir.
L’accessibilité à de nouveaux joueurs internationaux dans la dernière année a apporté son lot de défis, certes, mais peut également représenter de belles opportunités.
Le climat
Les dommages causés en août 2021 par l’ouragan IDA affectent encore la chaîne d’approvisionnement. Le retard dans la production de fertilisants phosphatés en Louisiane se fait toujours sentir, 2 ans plus tard, et les inventaires demeurent limités.
Mentionnons aussi le niveau d’eau historiquement bas du Fleuve Mississippi l’an dernier, qui a entraîné d’énormes retards sur l’acheminement des barges et conséquemment, une demande plus élevée de wagons pour assurer le transport des fertilisants. La quantité d’eau dans cette artère principale est cruciale pour permettre le transport de marchandises du sud au nord des États-Unis, et a un impact sur nous aussi.
Le gaz naturel
Certains économistes des grandes banques mondiales prévoient une augmentation du prix du gaz en Europe lorsque les premiers grands froids arriveront. La production du gaz tourne à plein régime en vue d’un hiver qui s’annonce froid. Si c’est le cas, la production d’ammoniac sera influencée , puisque le gaz naturel nécessaire à sa fabrication servira plutôt à chauffer les maisons ! Il faut dire, par contre, que l’hiver passé fut finalement plus chaud que prévu, et que les prévisions alarmistes ne se sont donc pas concrétisées. Vous conviendrez que c’est spéculatif !
Un autre point à considérer est le conflit au Moyen-Orient : Israël produit beaucoup de gaz naturel qui est acheminé en Égypte pour, entre autres, fabriquer de l’urée. Il y a une certaine crainte de ce côté pour les semaines et mois à venir.
Mondialement, la production d’azote est légèrement plus faible que la consommation, donc, il y a une pression haussière sur le prix.
Les grands marchés
Actuellement, plusieurs se demandent à quel niveau la Chine va reprendre l’exportation de fertilisants. La Chine agit encore de façon protectionniste, mais avec un peu plus d’ouverture sur le monde.
En Amérique du Sud, un autre grand joueur, le Brésil connait des récoltes en deçà de ce qui était prévu. Il ne serait pas surprenant que les rendements décevants combinés aux prix moyens du grain sur les marchés actuels se traduisent par des achats moindres d’engrais dans les mois à venir, ce qui influencera le marché.
Le transport
Enfin du positif, nous sommes revenus à des valeurs normales pour les coûts du transport à l’international des diverses marchandises. L’indice Baltic montre que le transport des fertilisants nous coûte autour de 25$ à 35$/Tm. Il n’y a pas si longtemps, il nous en coûtait autour de 80$/Tm à 120$/Tm. Fait intéressant, 90% des marchandises du commerce international transitent par les voies maritimes.
Pour le transport par train, en temps normal, c’est légèrement plus cher que par navire et encore faut-il qu’il y ait des wagons disponibles en temps opportun.
L’inflation et le taux de change
La Banque du Canada vise à maintenir l’inflation autour de 2 %. Elle prévoit que l’inflation demeura autour de 3.5% jusqu’en milieu 2024 pour retourner à la cible en 2025. Cela veut dire que les taux d’intérêt vont rester élevés encore un certain temps.
L’impact du taux de change sur les fertilisants est moins important cette année que l’année passée car les tonnes achetées sont de moindre valeur. Au moment d’écrire ces lignes, le taux de change en UDS était de 1.37, soit 0.73 $ CAN pour un dollar américain.
RATIO PRIX DES INTRANTS / PRIX DU GRAIN
La valeur des fertilisants sur le prix des grains est un indicateur utile pour analyser ce qui se passe sur les marchés mondiaux et reconnaître les opportunités intéressantes d’achat ou de vente.
Le ratio est calculé en divisant le prix d’une tonne de matière première (de l’urée ou du 0-0-60 par exemple), sur le prix d’une tonne de grain d’une culture donnée, à un moment précis. Il représente le nombre de tonnes de grain qu’il faudrait vendre pour acheter une tonne de fertilisant. C’est une façon de relativiser le coût des intrants : au printemps 2022 par exemple, le ratio prix du MAP/prix du maïs était meilleur que celui de l’automne précédent, même si le fertilisant se vendait près de 300$/t de plus…
L’idée derrière cette stratégie, c’est de lier les ventes de grains aux achats de fertilisants : vendre du grain sans considérer ce qu’il vous en coûte pour le produire pourrait vous faire mal, surtout si le prix des fertilisants monte en flèche. À l’inverse, acheter de l’engrais cher, peut vous mettre dans une fâcheuse position si le prix du grain chute. Ainsi, l’idée de répartir ses achats de fertilisants, tout comme ses ventes de grain tout au long de l’année, en vous basant notamment sur cet indicateur, vous permettra d’abaisser votre propre ratio moyen.
En résumé, le but est de rester à l’affut des marchés, et d’arriver à reconnaître lorsque le ratio d’une culture en particulier sur une matière première est à un niveau intéressant. C’est une stratégie parmi d’autres à considérer dans votre entreprise pour gérer le risque.
Bonne saison 2024 !